mardi 15 juin 2021

Comment la pensée elle-même est menacée

 

Si vous vous questionnez sur l'indigence de la pensée d'aujourd'hui, voici un début de réponse avec l'excellente interview de l'hellèniste Andrea Marcolongo au Figaro.

Soulignons qu'en son temps, Guillaume de Humboldt, fondateur de l'université de Berlin, ministre prussien de l'Education (1809-1810), chargé de la réforme de l'éducation, avait non sans mal imposé l'étude du grec classique dans le programme scolaire des écoles prussiennes, non seulement pour le mérite propre de cette langue, et de ce à quoi elle donnait accès, mais aussi pour les mérites de formation intellectuelle qu'elle représente.

 

Andrea Marcolongo: «Les langues anciennes risquent de disparaître par paresse intellectuelle»

INTERVIEW - L’helléniste, auteure de La langue géniale explique pourquoi le latin et le grec sont nécessaires pour débattre et penser.

Par Alice Develey

L’université de Princeton a récemment supprimé l’obligation d’apprendre le latin et le grec pour les étudiants en lettres classiques. La raison évoquée? Lutter contre le «racisme systémique». Sur sa page web, Diversity and equity, le Département des lettres classiques de l’établissement explique ainsi que la culture gréco-romaine a «instrumentalisé, et a été complice, sous diverses formes d’exclusion, y compris d’esclavage, de ségrégation, de suprématie blanche, de destinée manifeste, et de génocide culturel». Andrea Marcolongo, auteure de La Langue géniale: 9 bonnes raisons d’aimer le grec, (Les Belles Lettres), déplore cette décision. Elle rappelle l’importance d’apprendre le latin et le grec pour développer son esprit critique et renouer avec la beauté, la poésie et la profondeur des mots.

Portrait d'Homère

 

LE FIGARO. - Que vous inspire la suppression de l’obligation d’apprendre le latin et le grec pour les étudiants en lettres classiques à Princeton?



Andrea MARCOLONGO. - Je ne ressens pas simplement un bouleversement mais une grande inquiétude. Il ne s’agit pas là du résultat de l’esprit du temps, mais de l’expression d’un malaise. Il n’est pas strictement lié aux lettre classiques, mais à notre capacité à accepter aujourd’hui la pensée. Il y a une volonté de renier le débat, c’est ça le risque que sous-tend cette suppression. Dans cette volonté hypocrite de vouloir respecter le monde entier, on perd la force et l’envie de soutenir une opinion. La pensée ne peut pas être neutre. Les langues anciennes nous rappellent justement cela ; elles nous permettent de former une pensée et ainsi de commencer à dire non.

Ce phénomène existe-t-il déjà en Europe?

Pour l’heure, cette volonté de ne plus débattre se situe surtout aux États-Unis. Il n’y a plus de débat, seulement cette «cancel culture», cette culture de l’annulation liée au politiquement correct. On empêche l’autre de prendre position plutôt que de débattre. C’est plus facile, plus paresseux. Sauf qu’à force de tout «canceller», il finira par ne plus rien rester. Je trouve cela effrayant que pendant des conférences on puisse me poser la question: «Faut-il condamner Platon parce qu’il était misogyne?» D’autres s’interrogent: «Faut-il arrêter d’apprendre Homère parce qu’il ne respecte pas assez les femmes?» C’est un faux débat! On a perdu la perspective. On lit des textes pour étudier des langues ; peut-être que certains d’entre aux contenaient des propos misogynes et racistes selon le point de vue de notre époque, mais cela nous donne la possibilité de remarquer ou de contester ces aspects. L’antidote au racisme n’est pas d’effacer la culture mais de savoir prendre position. Chez les Grecs, la tragédie servait certes à mettre en scène des drames pour le plaisir des spectateurs mais aussi et surtout pour montrer les aspects les plus obscurs de l’être humain. Par la catharsis, on était ainsi capable de comprendre nos émotions et de les accepter.

N’est-il pas absurde de vouloir transposer un modèle culturel à une société vieille de plusieurs millénaires?

Si. On ne peut pas culpabiliser une langue avec des valeurs d’une époque qui n’est pas la sienne. La langue n’a pas à être un drapeau politique. C’est pour cette raison que je trouve que tous ces débats qu’on injecte aux langues anciennes sur le racisme, le féminisme… sont très loin de l’esprit grec. A mon sens, ce n’est pas la langue qui est raciste mais ce sont ses usagers qui le sont. Je vis avec l’inquiétude de savoir qu’il y a des personnes qui regardent les langues anciennes avec un regard qui censure. Si l’on juge des langues à l’aune d’aujourd’hui qui sait ce qu’on pensera de notre propre usage de la langue demain?

Comment expliquez-vous cette perte du latin et du grec?

Je pense que c’est une question de paresse intellectuelle. On supprime les langues classiques pour éviter de penser. La démocratie intellectuelle non seulement permettait de penser mais elle obligeait à penser. Dans la Grèce Antique, Périclès payait les gens qui n’avaient pas les moyens d’aller au théâtre, parce qu’il disait toujours que les citoyens les plus dangereux étaient ceux qui n’avaient pas de culture. Il avait raison. C’était un engagement pour la collectivité, la société. Aujourd’hui, toute forme de culture est devenue démodée. On demande aux gens d’être performants, mais pas d’avoir une profondeur de la pensée. Néanmoins, je pense que tout ce système de politiquement correct, de censure, de langue si polie, a ses limites. Peut-être que les gens vont avoir envie à un moment de revenir à une activité intellectuelle. Nous avons les anticorps pour nous protéger contre cette censure venue des États-Unis.

L’engouement autour de vos livres (La langue géniale, hommage au grec ancien, a été vendu à 150 000 exemplaires en Italie et publié dans 27 pays) le prouve.

Je l’espère. Une des utilités des langues anciennes, c’est de nous apprendre la valeur du temps. C’est donc très antimoderne d’apprendre ces langues! Il faut des années pour les apprendre. Or, nous vivons dans une époque de la vitesse où tout doit être très rapide, presque instantané. Cela nous apprend donc une certaine discipline. Nous avons un problème avec le passé et le temps. Tout ce qui se fait vite, n’est pas forcément bien. Les langues anciennes nous redonnent une certaine notion et une valeur du temps.

La maîtrise des langues anciennes permet aussi de mieux connaître les mots qu’on emploie et donc d’avoir une pensée plus juste.

Oui, cela permet la discussion. Lorsqu’on a le mot juste, on s’exprime mieux. C’est pour cela que je me suis concentrée dans mon dernier livre sur l’étymologie. Une langue ancienne nous oblige à habiter l’essence d’une langue, à renouer avec la poésie et la profondeur des mots. Nous ne sommes pas simplement des juristes de la langue. Ainsi, apprendre les langues anciennes permet non seulement d’acquérir un meilleur vocabulaire mais aussi de trouver le bon mot et construire une meilleure pensée. Il ne faut pas apprendre une langue en fonction de son utilité, comme un outil, sinon on se coupe de sa beauté, sa culture, sa mythologie.

Que faire donc pour redonner le goût des langues anciennes?

Il suffit d’offrir à quelqu’un Homère, même traduit en français. Ainsi, on peut se plonger dans la beauté incroyable de la littérature ancienne. Plutôt que de passer son temps à débattre sur l’utilité ou l’inutilité, le racisme des langues anciennes, je propose de revenir à la beauté des langues avec un regard sans a priori. Le texte est magnifique. Il faut étudier cette langue qui nous parle de nous-mêmes.


vendredi 5 mars 2021

Incapables de créer ? Détruisez ...


Excellent article de Diapasonmag ! Site source à partir du lien ci-dessous :

Aux Etats-Unis, Beethoven victime de la "cancel culture"

Photo : Wikipédia

 

Un musicologue et un journaliste américains prétendent que « les personnes au pouvoir, en particulier les hommes blancs et riches » auraient érigé la Symphonie n° 5 en « symbole de leur supériorité et de leur importance », renvoyant à un sentiment d'exclusion les autres communautés raciales et sexuelles. Explications... et démenti.

Ce devait être une fête, une ode à la joie mondialisée sur tous les tons de la fraternité : 2020, année Beethoven, s'est transformée en crash test planétaire de la vie musicale. Comme si l'outrage pandémique ne suffisait pas, l'auteur de Fidelio est désormais victime de la cancel culture, mouvement né outre-Atlantique, dont la vague ne tarde pas à gagner nos rivages.

L'étincelle de la polémique est partie d'un article et d'un podcast publiés sur le média en ligne Vox, par le musicologue Nate Sloan et le journaliste Charlie Harding. Leur cible ? La Symphonie n° 5, que « les personnes au pouvoir, en particulier les hommes blancs et riches » ont érigée en « symbole de leur supériorité et de leur importance ». Accrochez-vous, c'est pas fini : « Pour certains, dans d'autres groupes - femmes, personnes LGBTQ +, personnes de couleur - la symphonie de Beethoven peut être principalement un rappel de l'exclusion et de l'élitisme dont est porteuse l'histoire de la musique classique. » Car en exigeant du public, par la complexité de son langage, une écoute plus attentive que par le passé, la 5e aurait imposé de nouvelles normes dans l'organisation du concert : « Ne pas tousser ! » ; « Ne pas applaudir ! ; « S'habiller de façon appropriée ! » Autant de « signifiants de la classe bourgeoise » qui, finalement, font de la Symphonie n° 5 « "un mur" entre la musique classique et un public nouveau et divers ».

Fichtre ! On pourrait évidemment balayer d'un revers de main de telles inepties, s'agissant d'une des œuvres les plus populaires de tout le répertoire, donc une des plus inclusives. Une œuvre subversive, aussi, qui exprime mieux qu'aucune autre l'esprit de la Révolution, s'inspirant ouvertement de ses chants. Une œuvre que la Résistance n'avait pas pour rien choisi comme emblème pendant la Seconde Guerre mondiale. Essayons plutôt de comprendre ce que révèle un tel naufrage de la pensée.

Jeans et baskets

Il révèle tout d'abord - mais hélas ! nous n'en doutions pas - que notre domaine artistique est victime de préjugés désespérément tenaces, jusque dans les milieux académiques. S'il enseigne à l'Université de Californie, cela fait sans doute quelques lunes que M. Sloan n'a pas mis les pieds dans une salle de concert. Sans quoi il aurait pu y constater que « l'étiquette sociale » qu'il dénonce s'est depuis belle lurette assouplie, qu'en fait de « tenue appropriée » le public mélomane préfère souvent autant qu'ailleurs les jeans et les baskets. En bon historien, il devrait aussi se rappeler qu'à l'époque même de Beethoven, les spectateurs n'étaient pas avares de leurs applaudissements ; un critique ayant assisté à la création de la 9e a ainsi parlé de « l'enthousiasme délirant du public », l'exécution ayant été saluée par cinq rappels.

Cette tentative de déboulonner la statue de Beethoven nous dit aussi que la notion d'exigence en art, au lieu d'être vue comme une condition nécessaire, est désormais entachée d'une connotation négative. Or, comme le travail ou la discipline, l'exigence est largement répandue parmi les musiciens classiques, peut-être davantage que dans d'autres univers artistiques. L'exigence est le socle de l'apprentissage de tout instrument. Elle est le carburant indispensable à la mécanique de l'orchestre symphonique. L'exigence rend possible le tour de force - physique, intellectuel - que représente un récital de chant ou de piano. Et si l'exigence est aussi requise dans l'écoute, matérialisée par le cérémonial du concert, c'est que les secrets des plus grands chefs-d'œuvre, en musique comme dans les autres arts, ne se percent pas sans un minimum d'effort et de concentration. Oui, mais voilà : dans un monde où tout ce qui n'est pas cool est suspect, l'exigence nous est devenue un fardeau.

Patrimoine de l'humanité

Enfin, une confirmation : les antiracistes, les antisexistes, les antihomophobes sont souvent les meilleurs - ou plutôt les pires - pourvoyeurs des maux qu'ils prétendent combattre. Non, Beethoven n'est pas un compositeur blanc, mâle, hétérosexuel. Beethoven est un compositeur universel, patrimoine de l'humanité entière. Beethoven est une femme, noire, pourquoi pas lesbienne. Assimiler un tel génie à une seule catégorie de la population et prétendre que les autres, renvoyées à un sentiment d'exclusion, ne peuvent s'approprier son œuvre : si ça c'est pas de la discrimination...

MM. Sloan et Harding aiment-ils vraiment la musique ? Ou croient-ils, comme bon nombre de nos contemporains, que Beethoven est le nom d'un adorable saint-bernard ? Car comme chacun sait, qui veut noyer son chien...

dimanche 21 février 2021

Le joueur de lyre et la tempête

Et cet autre beau poème de Pouchkine pour fêter noblement la journée internationale de la poésie.


Arion


Nous étions nombreux sur la nef:

les uns manœuvraient la voilure;

d'un même élan les autres enfonçaient

les puissants avirons dans l'eau silencieuse. 

Incliné sur la barre un sage timonier

gouvernait sans un mot le navire chargé;

moi, plein de foi, insouciant,

j'offrais mon chant aux mariniers. Or l'abîme

fut soudain ravagé par l'aquilon bruyant.

Adieu le timonier! Adieu, bel équipage!

Moi seul, chanteur mystérieux, 

jeté par l'orage au rivage,

je dis encore les hymnes d'autrefois

en tendant au soleil, à l’abri d'un rocher,

ma tunique encore mouillée.


traduction Guy Martinez, Gallimard

samedi 20 février 2021

Le rayon de soleil Pouchkine

 En ces temps de confrontations, d'exacerbation des tensions, de rejet de tout ce qui est "autre", où comme le ferait un enfant capricieux l'on peut désigner tel pays, tel peuple, telle culture comme "ennemie", en soutenant cette affirmation comme expression de son "être là dans le monde", retrouvons la poésie salutaire d'Alexandre Pouchkine, le grand poète de l'âme russe. 

Sa verve, son humour et son empathie sont un baume au coeur.




Le page ou la quinzième année

 

C'est l'âge de Chérubin
 
 
Bientôt j'aurai quinze ans sonnés. 
Ah, vivement le jour béni
où je serai enfin un grand!
Cela étant, dès aujourd'hui,
nul ne se risque à me toiser.

Je ne suis plus enfant -- ma lèvre
s'orne d'un poil qu'on peut pincer;
j'ai la démarche d'un barbon
et déjà ma voix se fait grosse --
essayez de me bousculer!

Ma modestie séduit les dames.
J'en sais une, en particulier,
au regard fier, mais langoureux,
et ses joues ont un hâle sombre
pour lequel je voudrais mourir.

Elle est sévère, autoritaire,
d'un esprit qui me laisse coi,
jalouse comme une tigresse,
hautaine envers tout un chacun,
mais toute aménité pour moi.

Hier soir elle a d'un air auguste
fait serment de m'empoisonner
si mes yeux, à droite et à gauche
ne cessent de papillonner.
Dites: n'est-ce pas là aimer?

Méprisant les rumeurs du monde,
elle me suivrait au désert.
Vous brûlez de savoir le nom
de ma comtesse sévillane?
Non, non! Je serai discret.


traduction Guy Martinez, Gallimard


samedi 9 janvier 2021

Les hommes au casque d'or

 

J'ai toujours beaucoup aimé ce tableau de Rembrandt, l'Homme au casque d'or. Et tant pis si les experts ont estimés en 1986 qu'il n'était pas de sa main!

Car le paradoxe est que cette œuvre (qui figure au musée de Berlin), a toutes les caractéristiques du grand maître, à commencer par le fameux clair obscur.

Les grands chefs d’œuvres sont comme des énigmes. Comme le Sphynx, elles  nous renvoient personnellement à des interrogations qui hantent l'humanité depuis toujours. Alors ici, comment interpréter cette œuvre? 

Certains pensent que le tableau - peint autour de 1650 - pourrait faire référence au traité de Westphalie de 1648, ayant mis fin aux 30 ans de guerre où catholiques et protestants s'entre-déchirèrent. L'homme âgé symboliserait Mars, le Dieu de la guerre (reconnaissable à son casque éclatant), mais un Mars fatigué et appartenant à un monde passé. Pour appuyer cette thèse, il est noté que le casque est d'un style comme on en faisait à la Renaissance, mais obsolète à l'époque de Rembrandt. D'autre part, plusieurs peintres avaient déjà abordé ce thème de cessation des hostilités en représentant Mars fatigué et endormi.

Mais, cet homme d'un âge mûr, au visage buriné - celui d'un homme d'action, du soldat qui a combattu maintes guerres - n'est-il pas décidément trop pensif pour  évoquer le Dieu de la guerre? Que nous disent ce front concentré, cette bouche déterminée, ce menton volontaire? Et ces yeux tournés vers l'intérieur, quel monde contemplent-t-ils? Car s'il y a de la tristesse dans ce regard il y a aussi de la fierté comme chez celui qui se sait en paix avec lui-même en dépit de tous les obstacles traversés et surmontés.

A cette question, la lumière nous répond en faisant sortir de l'ombre une partie du visage que couronnent les éclats somptueux du casque, et je me plaît à imaginer que les volutes mordorées sont quelque part l'expression de ses mystérieuses pensées comme le toupet de plumes le symbole du sentiment d'accomplissement, prolongeant un regard sur toute une vie, une vie n'ayant pas cherché à esquiver les combats.

Me revient à l'esprit Platon et son "âme d'or" désignant celui qui se caractérise par son caractère exceptionnel, l'individu possédant la grandeur et la noblesse d'âme et dont les actions sont dictées par ces qualités. Voilà ce que je vois dans ce tableau.

Aussi, je saluais comme une heureuse coïncidence, en recherchant des documents sur Einstein et Planck, la découverte d'une photo où l'on voit les deux hommes  en pleine discussion avec d'autres scientifiques (Walther Nernst, Max Van Laue  Robert Andrew Millikan) avec, en arrière plan, une reproduction de l'Homme au casque d'or!

J'ai trouvé que c'était une belle métaphore. Mon interprétation est peut-être erronée (et n'hésitez-pas à commenter ci-dessous si vous avez une meilleure hypothèse à proposer sur la signification de ce tableau) mais j'aime à voir dans cette image la réunion d'individus cherchant à puiser dans ce qui nous rapproche le plus de l'âme d'or telle qu'imaginée par Platon...




jeudi 10 décembre 2020

Jean-Paul Fitoussi tel qu'on ne l'attend pas

 


Mais pourquoi, me direz-vous, publier cet interview? Quel rapport avec l'art classique? Éliminons d'emblée la question des convictions politiques ou du  parcours professionnel de Jean-Paul Fitoussi; non pas qu'ils soient indifférents mais ce n'est pas notre propos ici.

Ce qui nous importe, c'est la mise en garde très claire dans le livre qu'il vient de publier contre le détournement du langage à des fins idéologiques et politiques, une certaine façon de penser le monde et de respecter l'être humain pour ce qu'il est et en tant que force de création et d'avenir. 

C'est par la destruction de l'art et du langage - donc des moyens de penser le monde - que les totalitarismes arrivent à leur fin. Jean-Paul Fitoussi s'engage ici dans une tentative salutaire de faire appel au meilleur de l'être humain pour empêcher cette vision cauchemardesque de ne jamais devenir une réalité :

 Jean-Paul Fitoussi : l’emprise de la Novlangue sur nos sociétés


dimanche 11 octobre 2020

"Ode à Beethoven" en République de Maurice

 

ANNEE BEETHOVEN

 

Comment honorer Beethoven à la mesure de ce qu'il fut? Bien sûr, en interprétant son œuvre, en publiant de nouvelles recherches et en organisant différentes célébrations. On ne peut que s'en féliciter et jouir sans jamais se lasser des concerts, enregistrements et multiples émissions lui étant consacrées. 

Rama Poonoosamy, ancien ministre des Arts, de la Culture et des Loisirs de la République de Maurice, a quant à lui décidé de lancer le Grand concours "Performing Beethoven". Une idée simple, lumineuse et se projetant dans le futur. Se confronter en tant que jeune musicien à la musique de Beethoven, c'est déjà entrer dans sa pensée, dans sa vision du monde et se mettre au diapason de sa sensibilité et de son engagement sans compromis envers la musique. Cette initiative n'est donc pas seulement initiative, c'est un pari intelligent sur l'avenir et la formation intellectuelle et musicale d'une nouvelle génération de musiciens.

Trop souvent, les commémorations une fois passées, laissent l'ombre du passé retomber sur celui ou celle que l'on a voulu honorer. Quand bien même il y ait peu de risque que cela se produise avec Beethoven, le 250ème anniversaire de sa naissance est explicite signe un évidence: la musique de Beethoven a été composée à une autre époque. 

Mais, attendez! Et si, précisément, sa musique était celle du futur? Demandez à un musicien ou compositeur ce qu'il pense de la musique de Beethoven, en termes non seulement strictement musicaux mais aussi conceptuels. S'il est honnête, il reconnaîtra que celle-ci n'a jamais été dépassée, ou bottera en touche en parlant de "musiques autres". 

Alors, oui, ouvrir le défi d’interpréter la musique de Beethoven c'est éveiller potentiellement des esprits qui demain peut-être pourront reprendre le fil rompu et aller plus loin que le maître.

mardi 22 septembre 2020

Ce que dit Rabindranath Tagore de la musique

Rabindranath Tagore (1861-1941) n'était pas seulement poète, peintre, philosophe et source d'inspiration pour le grand cinéaste Satyajit Ray. Il était aussi compositeur et le texte ci-dessous permet de prendre la mesure de l'importance qu'il vouait à la musique et de la place essentielle, cosmique, qu'il lui reconnaissait. 

Est-ce qu'un Bach, un Mozart et même le tumultueux Beethoven (qui s'intéressait aux vedas) auraient trouvé à redire à ce texte magnifique qui, depuis l'orient, fait si puissamment écho aux aspirations des grands compositeurs occidentaux?

(…) La musique est la forme la plus pure de l’art, et par conséquent l’expression la plus directe de la beauté. Sa forme et son esprit sont uniques et simples, et le moins encombrés d’éléments étrangers. Nous paraissons sentir que la manifestation de l’infini dans les formes limitées de la création est la musique même, silencieuse et visible. Le ciel nocturne, qui inlassablement répète les étoiles, est semblable à un enfant étonné par le mystère de ses premières paroles, qui murmure sans fin le même mot et l’écoute dans une joie intarissable. Sous le ciel pluvieux de juillet, lorsque l’obscurité épaisse recouvre les prairies, que la pluie persistante étend voile après voile sur le silence de la terre assoupie, le « toc, toc » lancinant des gouttes d’eau qui tombent semble être en vérité l’obscurité du son. La ligne épaisse et sombre des arbres estompés, les buissons épineux dans les prés nus, comme autant de nageuses aux chevelures défaites, l’odeur de l’herbe humide et du sol détrempé, le pinacle du temple au dessus de la masse d’obscurité profonde qui cache les chaumières – tout semble autant de notes qui s’élèvent au cœur de la nuit, se perdent et se mêlent dans le son monotone de la pluie incessante qui remplit tout le ciel. 

C’est pourquoi les vrais poètes, ceux qui sont prophètes, cherchent à représenter l’univers en termes de musique. Ils emploient rarement des symboles de peinture pour exprimer l’épanouissement des formes, la fusion infinie des lignes et des tons qui se déroulent à chaque instant sur la palette du ciel bleu. 

Ils ont leurs raisons. Le peintre a besoin d’une toile, de pinceaux, de couleurs. La première touche qu’il applique est loin de donner toute son idée. Et lorsque l’œuvre est terminée, que l’artiste est parti, la peinture reste seule, comme une veuve ; les touches incessantes données avec amour par la main créatrice ont cessé.

Le chanteur au contraire a en lui tout ce qu’il lui faut. Les notes jaillissent de sa vie ; elles ne sont pas des matériaux importés de l’extérieur. Son idée et son expression sont comme frère et sœur ; souvent ils viennent au monde jumeaux. Dans la musique, le coeur se révèle immédiatement ; il n’est soumis à aucune restriction imposée par les éléments étrangers.

C’est pourquoi la musique nous donne à chaque pas la beauté de l’ensemble, bien qu’elle doive aussi se compléter, comme tous les autres arts. Comme moyen d’expression, les mots eux-mêmes sont des limitations, car leur sens doit être imaginé par la pensée. La musique au contraire ne doit jamais dépendre d’un sens apparent ; elle exprime ce que les mots ne pourront jamais dire.

Et qui plus est, la musique et les musiciens sont inséparables. Lorsque le chanteur part, son chant meurt avec lui ; il est éternellement uni à la vie à la joie de son maître.

Le chant cosmique n’est jamais un instant séparé du Chanteur. Il n’est pas composé de matériaux étrangers. C’est Sa joie elle-même qui prend forme sans cesse. C’est le grand cœur dont les battements font frémir le ciel.

Dans chaque accord de cette musique, il y a une perfection qui est la révélation de la plénitude dans l’incomplet. Aucune de ses notes n’est finale et pourtant chacune reflète l’infini.

Qu’importe si nous ne comprenons pas le sens de la grande harmonie ? N’est-ce pas comme l’archet qui touche une corde et en tire aussitôt toutes les sonorités ? C’est le langage de la beauté, c’est la caresse qui vient du coeur du monde et qui va droit à notre cœur.

La nuit dernière, dans le silence qui emplissait les ténèbres, j’étais seul et j’entendais la voix de Celui qui chante les mélodies éternelles. Quand je me suis endormi, j’avais en fermant les yeux cette dernière pensée : même pendant que je suis inconscient dans le sommeil, la danse de la vie continuera dans le champ silencieux de mon corps endormi, à la même cadence que là-haut les étoiles. Le cœur battra, le sang bondira dans les artères, et les millions d’atomes qui vivent dans mon corps vibreront en mesure avec la harpe qui frémit sous le doigt du grand Maître.

dimanche 6 septembre 2020

La Sonate à Bridgetower


George Bridgetower; il y a de fortes chances pour que ce nom ne vous dise rien! Et pourtant, c'est celui du véritable dédicataire de la fameuse sonate à Kreutzer de Beethoven. Une dispute avec Bridgetower amena Beethoven à changer la dédicace de sa sonate pour l’offrir au virtuose français Rodolphe Kreutzer lequel, incapable d’en comprendre la portée, ne la joua jamais …

Il faut lire le roman d’Emmanuel Dongala « La Sonate à Bridgetower, sonata mulattica» retraçant la vie du jeune violoniste prodige, George Bridgetower, mulâtre originaire des Barbades par son père et de Pologne (où il est né) par sa mère. Ayant reçu l’enseignement de Joseph Haydn à la cour des Esterhazy il est, à l’instar du petit Mozart, entraîné à travers l’Europe des lumières par son père dans une quête de reconnaissance qui l’amènera de Vienne à Bruxelles, Paris, puis à Londres où le prince de Galles le prendra sous son aile.

C’est lors d’un voyage pour revoir sa famille, alors qu’il est déjà un musicien consacré qu’il retourne  à Vienne, la ville de son enfance, où tout naturellement il rencontre Beethoven avec lequel il partage une amitié et une complicité qui dureront trois mois, jusqu’à la querelle fatale ...

Pourquoi parler aujourd’hui de cet ouvrage publié en 2017 déjà ? C’est qu’il prend aujourd’hui une nouvelle dimension tant dans le contexte de l’année Beethoven que des violents soulèvements provoqués par la mort de Georges Floyd et du mouvement Black Lives Matter.

Le Chevalier de Saint-Georges

Car le roman d’Emmanuel Dongala est aussi l’histoire d’un rendez-vous manqué, celui de l'Europe des lumières et de sa rencontre avec l'Afrique et ses habitants. Mais la colonisation laissait-elle une quelconque chance?

Dans cette Europe qui aurait pu être celle de tous les possibles, une élite noire ayant ses entrées dans les salons aristocratiques trouve d’éminents représentants dans des personnes telles que le compositeur Chevalier de Saint-Georges à Paris ou Angelo Soliman à Vienne (ami de l’empereur Joseph et membre de la même loge maçonnique que Haydn et Mozart). Toutefois, les membres de cette élite, bien qu'à priori tout à fait intégrés, ne parviennent pas à trouver une juste consécration comme l’illustre le cas du Chevalier de Saint-Georges qui se verra refuser la direction de l’Opéra de Paris à cause de la couleur de sa peau ou encore, à Vienne, le destin particulièrement atroce d’Angelo Soliman.

Portrait d'un jeune garçon africain par Rembrandt van Rijn

Certes, George Bridgetower fait exception avec sa brillante carrière mais il y a à cette réalité  un autre versant, celui de l’esclavage. Son père qui redoutait le choc que lui aurait causé la prise de conscience de ce que vivaient les noirs dans le monde occidental d'alors tentera bien de le protéger, mais dans le Paris de 1789 et surtout dans les salons où se retrouvaient la bonne société et les intellectuels de l'époque, les discussions sur l'abolition de l'esclavage (comme celles sur la condition de la femme) figuraient en bonne place et si jamais le jeune George y était resté sourd il y avait, de toutes façons, les mesures policières à l'encontre des  personnes de couleur pour parfaire son éducation sur cette réalité. L'abolition de l'esclavage en 1794 par la France révolutionnaire bientôt suivi de sa réinstauration en 1902 par Napoléon montrent s'il en était besoin, que la bataille était - et est toujours - loin d'être gagnée. 

Enfin, il faut aussi être reconnaissant à Emmanuel Dongala de rappeler, au-delà des horreurs bien connues de la traite négrière, la dimension sociale et économique de l’esclavage avec notamment le fait que les premiers des colonies anglaises étaient des Irlandais ou encore sa dimension culturelle avec la traite arabo-musulmane, dont la portée génocidaire d'élimination pure et simple de l'autre parce qu'il est "autre" est souvent méconnue.


L'arriération coloniale a privé le monde de bien des richesses humaines et bien des talents. Il n'en reste pas moins que cet hommage à George Bridgetower est un plaisir non seulement en nous faisant découvrir un destin exceptionnel mais en le replaçant dans une fresque historique lui donnant son épaisseur. Il nous fait pressentir le merveilleux violoniste qu’il fut, lui qui créa – en la déchiffrant presque à vue - la fameuse et très difficile sonate « à Kreutzer » lors d’un merveilleux concert où Beethoven tenait lui-même la partie de piano. Surtout, il nous rappelle qu'au milieu même du tragique de l'histoire, l’universalité de l’esprit humain demeure et que la musique classique en est l’expression la plus achevée.


dimanche 30 août 2020

Qui de nous ou de Beethoven est le plus sourd ?

 

ANNEE BEETHOVEN

 

Beethoven accro à des médicaments ayant causé sa surdité? La thèse de Vincent Arlettaz, musicologue suisse, est vraisemblable.

Le compositeur était sujet à différentes maladies, elles-mêmes possiblement provoquées, ou  tout du moins accentuées, par un style de vie qui n'avait sans doute rien à voir avec celui d'un bon père de famille.

S'il est avéré que les antidouleurs qu'il prenait en surdose contenaient des composants toxiques pour le système auditif, ceci expliquerait l'évolution de sa surdité qui, comme cela est maintenant établi, ne s'est faite que lentement et progressivement. Elle rendrait aussi justice à la force créatrice de Beethoven, en particulier dans ses dernières œuvres, dont on a trop souvent mis les audaces inouïes au compte de son "découplage" avec la réalité tangible des phénomènes sonores.

Car le sous-jacent que l'on retrouve dans nombre de biographies ou commentaires voudrait que le caractère hors-norme de sa musique soit le fruit d'une heureuse alchimie, écho quasi surnaturel d'un monde sonore perdu et transfiguré.

L'hypothèse de Vincent Arlettaz est plus cohérente avec ce que l'on connaît de Beethoven. N'oublions-pas que celui-ci est un fils des lumières pour qui la raison est ce qui définit l'homme, elle ne saurait donc être étrangère à l'art. L'art n'est pas le domaine de l'irrationalité, un point fondamental qui le rapproche de la science.

D'ailleurs comme le dit Beethoven l'une des fois où il mentionne la science: "seuls l'art et la science placent l'homme au niveau de la divinité".

C'est donc l'un des grands paradoxes de l'histoire de l'art. Aux grands génies dont les œuvres sont le pur produit de l'indivisibilité pour l'homme de l'art et de la science, succède le romantisme qui va dissoudre cette puissante combinaison pour aboutir après mille péripéties à une déconstruction reflétant ou en lien avec  la déconstruction mentale, spirituelle et émotionnelle de l'homme actuel.

Les dernières œuvres de Beethoven sont celles d'un musicien au sommet de son art, d'un homme dont la détermination à "élever l'humanité souffrante" grâce à son art reste intacte, un compositeur qui ne peut accepter la moindre approximation dans son oeuvre et qui, comme tout grand génie scientifique, fait des découvertes où il est permit de dire "il y a un avant et un après".

Or, n'y aurait-il pas eu méprise sur ce qui devait venir après? Certains ont voulu faire du Beethoven en copiant la forme, d'autres ont prétendu qu'il avait tout dit et qu'il fallait tout casser puisque qu'il était impossible d'ajouter quoi que ce soit  de significatif.

Et si, au contraire, il fallait reprendre là où le fil s'était rompu? C'est peut-être le moment de ne pas être sourd à ce que nous dit Beethoven.

D'où la question fondamentale que nous renvoie la surdité de Beethoven et de bien en comprendre la genèse et ses conséquences.


La revue musicale de Suisse romande

 

dimanche 23 août 2020

Comprendre Beethoven (2)

ANNEE BEETHOVEN

Suite... (voir post précédent)

Comprendre Beethoven (1)

ANNEE BEETHOVEN

 

Vous souhaitez comprendre qui est vraiment Beethoven ? Vous avez raison, car les nombreux articles et publications sur Beethoven, loin d'être inintéressants, en restent le plus souvent à ce qui est déjà connu de l'illustre compositeur. Très bien, donc, lorsque l'on ne connaît rien au compositeur, mais ô combien frustrant lorsque l'on a envie de creuser, d'approfondir le mystère de cette création prométhéenne.

Dans cette petite vidéo et celle postée juste au dessus (hélas, Blogger ne permet pas de publier les deux dans le même post...), vous trouverez une très belle réflexion de la part du pianiste Pascal Amoyel qui a monté un spectacle intitulé  "Looking for Beethoven".

Nous n'avons pas encore eu l'occasion de voir son spectacle (merci le Covid-19!), mais l'approche choisie par son concepteur, le travail de recherche qu'il a entrepris dont il a nourri sa réflexion et son intégrité face à Beethoven sont non seulement rafraîchissants mais rayonnent de cette soif de comprendre de ce qui était à la source de la création beethovenienne.

Alors, laissons-nous guider par Pascal Amoyel qui nous suggère très justement que la recherche de vérité de Beethoven a partie liée avec la beauté de sa musique.


mardi 4 août 2020

De Beethoven à Bourdelle

ANNEE BEETHOVEN


Peu d'artistes deviennent eux-mêmes source d'inspiration. La force créatrice de Beethoven demeure au delà de sa mort et parle, à ceux qui savent l'entendre ...







dimanche 2 août 2020

vendredi 2 décembre 2016

OUI, la musique classique, c'est vraiment fantastique!

Un excellent article sur Slate.fr (02-04-2011)


Musique «bourgeoise», «élitiste», «chère», «guindée»... Sortons des lieux communs et disons-le haut et fort: le classique, c'est cool.
Un excellent article de Slate.fr
Mon ami Olivier était venu dîner. A son arrivée, j’étais en train de finir de mettre la table en écoutant la Passion selon Saint Matthieu. Il a eu ces mots: «On se rend compte qu’on vieillit lorsqu’on commence 1. à se faire des bons dîners aux vins de Bourgogne chez les potes plutôt que d’aller boire des bières et 2. à s’écouter de la musique religieuse allemande du XVIIIe  siècle».
J’ai œuvré pendant 4 ans au sein de la Blogothèque, un site Internet qui tente de renouveler les façons de parler de la musique, en utilisant notamment la vidéo mais aussi en se faisant l’apôtre d’une écriture personnelle et décomplexée, débarrassée des diktats des savoirs, juste attachée à la sensation et à la défense de l’idée. A partir d’une base très marquée «musique indépendante à guitares», on y a parlé au fil des années de jazz éthiopien, de rock canadien, de musiques noires, de folk boisé...
Malgré cela, l’ouverture a ses limites: je ne crois pas qu’on ait publié ne serait-ce qu’une seule fois un papier stricto sensu sur la musique classique. En fouillant, je ne trouve qu’un seul exemple. La considérant sans doute trop savante, trop impressionnante, trop complexe à appréhender, nous nous auto-censurions en bons prisonniers du cliché qui veut qu’une très solide culture, supposée grande ou supérieure, soit un pré-requis indépassable pour pouvoir la comprendre. Mais est-ce vraiment un cliché?

Trop compliqué?

Ça parait tout simplement aberrant à première vue. Ça revient à considérer qu’il faut être capable d’identifier chaque sample d’un morceau de hip-hop pour en comprendre le propos, ou qu’il faut avoir été anthropologue à Tombouctou pour comprendre le jeu de Toumani Diabaté. Et puis quoi encore? Est-ce qu’il faut avoir fait des années d’études en histoire de l’art pour être ému devant une toile de Rothko, une sculpture de Richard Serra, une photographie de Willy Ronis? Est-ce qu’il faut avoir fait du surf pour aimer Pet Sounds? Avoir été esclave dans une plantation de coton pour aimer le blues?

Certaines œuvres sont sans aucun doute plus difficiles à décrypter que d’autres, mais la Symphonie N°5 de Beethoven, c’est aussi immédiat, directement compréhensible et renversant que n’importe quel riff de guitare de Keith Richards. Et encore, je suis gentil avec le vieux Keith, et j’omets volontairement Britten et son Young Person's Guide to the Orchestra dont l’ouverture renvoie des générations d’apprentis rockeurs à leurs chères études.
Retournez donc voir n’importe quel ensemble, et regardez donc de plus près: les violonistes attaquent leurs instruments bien plus férocement que nombre de guitaristes poseurs, les contrebassistes ont des allures de loups, et surtout, surtout … A l’heure où le rock s’emmerde parfois à essayer de faire revivre la resucée de la résurrection d’un truc déjà entendu mille fois, on a oublié qu’un instrument amplifié, même sur un mur d’amplis avec les potards à 10, ce n’est pas du tout la même chose que 22 violons, et donc 22 interprètes, qui jouent de concert.
Si on parle de puissance pure, on est loin d’une délicatesse pour vieilles précieuses dans l’ouverture de Fidelio par Beethoven, qui fait passer n’importe quelle production de Daft Punk pour un aimable coloriage. Je ne parle pas seulement de complexité, ou d’une écriture qui serait plus riche. Elle l’est sans aucun doute, mais elle dépasse aussi et surtout l’œuvre du fameux duo électronique et son pauvret Tron en intensité.
Et Sibelius ou certains Russes me direz-vous? Le compositeur finlandais se traîne souvent une réputation de contemplatif chiant. Il n’est pourtant pas moins fascinant que les Canadiens de Godspeed You Black Emperor, et on pourrait même considérer qu’il partage avec eux une certaine esthétique. Les Ecossais des Mogwai ou l’électronique de Boards of Canada demandent eux autant de patience que, au hasard, Stravinsky.

Et que dire des airs de la Flute Enchantée ou de Ravel, ou des opéras de Massenet?
L’opéra en particulier prouve bien, avec ses intrigues souvent très contemporaines ou sinon familières (prenez Don Carlo, dont le principal problème est qu’il est amoureux de la femme de son père), que l’idée d’une musique savante par essence non populaire n’a rien d’innée. Certaines mises en scène en témoignent: Irina Brook avait choisi comme décor pour sa Cenerentola dePuccini Rossini une pizzeria familiale dont les murs arboraient fièrement un poster de la Squadra Azzura championne du monde en 1982.

Trop cher?

Que s’est-il donc passé? Il y aurait bien des choses à dire de l’opéra en particulier, qui tout en étant très largement subventionné par les pouvoirs publics reste très peu accessible aux communs des mortels. Cette catégorie mise à part, l’argument financier est tout relatif: il est moins cher d’aller voir la cinquantaine de musiciens du Chamber Orchestra of Europe jouer l’Hymne à la Joie que d’aller écouter pêle-mêle Neil Young, David Krakauer, Al Green, Keith Jarret, Snoop Dogg ou Tom Waits. On rappellera également qu’aller voir Lady Gaga à Bercy coûtait 90€.
Il est sans doute question ici de forme, beaucoup plus de fond. On sait, depuis l’expérience que mena par exemple le Washington Post, à quel point celle-ci peut faire toute la différence. Mettez un violoniste portant jean et casquette de base-ball dans le métro de Washington à l’heure de pointe: un bon millier de personnes passe, 27 donnent de l’argent pour un total de 37 dollars et 7 personnes s’arrêtent pour écouter. Une seule personne le reconnaît. C’est Joshua Bell, qui allie reconnaissance quasi-unanime de plus grand violoniste en activité et physique avenant de jeune beau gosse très éloigné des allures qu’on associe habituellement aux grands interprètes. Dans ses mains, un Stradivarius à 3,7 millions de dollars.
C’est une évidence, finalement: le cadre importe, le contexte est roi.
Et bien comment la présente-t-on cette musique?

Trop élitiste?

Aux Etats-Unis, une polémique est née entre Neal Gabler d'une part et AO Scott (le monsieur cinéma du NY Times) et Alex Ross (1)(le monsieur musique classique du New Yorker, auteur d'un incroyable panorama sur la musique du XXe siècle intitulé The Rest Is Noise) d'autre part. Le premier reprend un vieil argument de wannabe gourous de l'internet mondial.
Son idée (oui, en 2011 !) n’est finalement qu’une nouvelle variante de la fameuse désintermédiation: jusqu'à l'avènement de l'internet qui permet à tout un chacun de se faire sa propre opinion (et de l'exprimer) et de s’affranchir ainsi de toute une galerie d’intermédiaires, l'agenda culturel était fixé par une élite médiatique, avec les critiques au premier rang («media executives, academics, elite tastemakers, and of course critics») qui tentaient d'imposer leur goût au grand public. Visées: l'art conceptuel et la musique classique, qu’un public libre de ses choix aurait forcément délaissés. C’est beau, c’est puissant, c’est fascinant, presqu’autant que ce navrant article bien réactionnaire.
Alex Scott lui s'interroge en retour :
What media executives have lately been foisting classical music on the masses? Please tell me — I'd like to send them a fruit basket.
En France, on peut sans doute nuancer le propos, principalement du fait des radios du service public et des quelques pages du Figaro ou du Monde sur le sujet, mais la façon dont la musique classique est présentée reste le plus souvent austère, démodée, une affaire de spécialistes et comme attachée à maintenir des  frontières autour d'une culture qui se vivrait donc par opposition aux autres, et refermée sur elle-même.
Certains médias plus «tendance» pourraient parfaitement aborder ce terrain mais y renoncent pour des raisons plus ou moins évidentes. Dans un entretien sur sa pratique de critique musicale, l’éditorialiste Gilles Tordjman évoquait ainsi la politique de son ancienne maison qui laisse volontiers la musique classique à Télérama et n’en fera jamais état dans sa fameuse courbe de la hype:
«Le simple fait qu’un magazine comme Les Inrocks se soit toujours défié de la musique classique, au seul motif que c’était de la “culture dominante” (entendez ici: élitiste, réactionnaire, guindée, etc.) dit beaucoup sur le conformisme de l’anti-conformisme. (…) La “musique classique” reste “un truc de vieux” aux yeux des faux jeunes encore plus vieux. Le jeunisme est décidément une passion de vieillards.»

Trop guindé?

Il faut dire que le milieu ne les aide guère, à première vue. On le sait, cette musique est exigeante avec ses interprètes. Ils passent par des écoles extrêmement compétitives qui feraient passer l’X ou MIT pour des aimables cours de récréation ouvertes aux premiers venus.
Ils se présentent en public en conséquence, sanglés dans des costumes stricts, ne souriant en général que rarement – et encore uniquement en fin de représentation, mettant en avant les deux qualités qu’on leur demande avant tout: la discipline et la rigueur. Lorsque la pianiste Yu Kosuge se permet de grands sourires démonstratifs en pleine représentation à la Folle journée de Nantes, tout le monde s’extasie sur son incroyable fraîcheur.
Les grands chefs n’ont pas l’air plus marrant, qu’il s’agisse de Pierre Boulez qui bougonne, du hiératique Paavo Järvi, du notoirement peu expressif Myung-Whun Chung qui dirige depuis 10 ans l’Orchestre Philharmonique de Radio France. On pourra toujours arguer, avec raison, qu’ils sont sur le point de diriger un ensemble symphonique, ce qui doit en termes de concentration et de construction d’un rapport de force (comme on dit dans le syndicalisme) être l’équivalent de conduire une formule 1 d’une main en relisant le manuel de l’autre (sauf Chung qui mémorise les partitions de tous les instruments et dirige sans, genre dans une autre vie j’étais chevalier Jedi, et qui parle très joliment de son travail).
Le cérémonial qui encadre les représentations de cette musique est tout aussi étouffant, entre cocktails privatifs réservés aux grands mécènes privés (la Société Générale est le mécène principal de la Salle Pleyel) et salons loués à la Banque Postal Asset Management.
Le public est en conséquence généralement âgé, on y voit plus de cheveux blancs que de dreadlocks, et il arrive fréquemment qu’à la moindre pause les tonnerres d’applaudissementsd’éternuements instillent une savoureuse ambiance de sanatorium. Ceci dit, lorsque Leonard Cohen a fini par reprendre la route des grandes salles européennes, les parterres mettaient eux aussi des heures à se vider à la fin de chaque concert, la faute aux cannes, déambulateurs et autres escaliers abrupts à n’aborder que très précautionneusement quand on n’a plus ses jambes de soixante ans.
Mais on peut néanmoins reconnaître que le cadre n’est pas le plus ouvert qui soit: un ami qui souhaitait voir son premier opéra en était revenu incapable d’émettre le moindre jugement esthétique sur la musique qu’il avait entendu. «J’étais bien trop impressionné par le dispositif », me dit-il. Mais est-ce si spécifique? Se frayer un passage dans le public d’un concert du Wu Tang à Staten Island n’était pas nécessairement une promenade de santé.
Il y aurait pourtant bien des choses à dire et à montrer, et les bonnes raisons de désenclaver la forteresse ne manquent pas. Pour qu’elle ne devienne pas la chasse gardée d’une élite sponsorisée par Rolex, pour que tout le monde ait le droit de pleurer en écoutant Gorecki.

Viens, on sort du cadre

Le flamboyant Dudamel, son disciple Bringuier ou l’anglais Daniel Harding obéissent aux codes de la représentation, mais ils sont aussi nettement plus flamboyants. Ça ne veut pas nécessairement dire qu’il faut être spectaculaire pour flatter le public, mais enfin on sent là une explosion de vie qui va très nettement à l’encontre des clichés habituels.
D’autres musiciens classiques sentent aussi la nécessité de sortir du cadre de manière encore plus radicale. Un jeune producteur d’une trentaine d’années a lancé Fugues avec l’idée de faire sortir de grands interprètes contemporains de leurs repaires habituels : tour à tour, le quatuor Dotima joue donc à l’hôpital Sainte-Anne, les pianistes Edna Stern et Alexander Gurning à la patinoire Pailleron et plus récemment le quatuor Artemis sur les quais de la Gare d’Austerlitz. Ils se heurtent certes aux mêmes difficultés que Joshua Bell dans le métro, mais c’est une initiative. 
Elle est loin d’être nouvelle. Lorsqu’en 1976 Jean-Claude Casadesus recrée l’Orchestre National de Lille sur les cendres de l’orchestre de l’ORTF de Lille, il met très vite en pratique un programme en apparence simple: l’ensemble ira à la rencontre de son public. Dans les archives de l’INA, on peut donc voir les musiciens jouer dans les entrepôts du métro lillois ou à l’Imprimerie Nationale. Depuis 1995, ils jouent également chaque année… en prison.
Aujourd’hui, on pourrait citer dans une autre veine l’orchestre Divertimento, fondée en Seine Saint-Denis par la chef Zahia Ziouani. Globalement, la plupart des grands orchestres ont compris la nécessité de s’ouvrir à tous les publics et beaucoup se servent du web pour accélérer ce mouvement qui s’est longtemps résumé à des actions scolaires et une politique tarifaire spéciale sur un quota de places.
L’Orchestre National de Lille (encore lui), l’Orchestre Philharmonique de Radio France et l’Orchestre de Paris sont tous les trois présents, plus ou moins régulièrement, sur ARTE Live Web, le site de retransmission de spectacles vivants dont je m’occupe par ailleurs. La Philharmonie de Berlin a quant à elle mis en place un portail payant, une politique sur laquelle son directeur serait en train de revenir. Le MET Opera de New York a quant à lui passé des accords pour être diffusédans des cinémas à travers le monde. 
L’Orchestre de Paris va même plus loin dans son usage du web, puisqu’il a ouvert un blog (je sais, dis comme ça, ça parait dingue) consacré à la vie de la formation et au répertoire qu’elle joue. Il est pourtant assez exceptionnellement riche, tenu tour à tour par certains des musiciens mais aussi par le journaliste et réalisateur Christian Leblé. Récemment, on s’y essayait même à de la vidéo, avec un violoncelliste de l’orchestre filmé dans une salle de classe. 
On pourrait également emprunter les multiples passerelles qui relient aujourd’hui plus que jamais cette musique dite savante et des pratiques plus contemporaines. En remontant la piste de tous ces musiciens qui revendiquent allègrement les influences et techniques de la musique minimaliste, on trouvera un compositeur comme Max Richter, à la croisée du classique et de l’électronique, qui outre son travail solo a par exemple composé la bande-son de Valse avec Bachir
On parle aussi beaucoup d’Erik Satie (et pas que pour parler du Yann Tiersen période Amélie Poulain) et la figure de Steve Reich est souvent centrale: The Dodos l’invoque, The Notwist publie un EP intitulé «Different Cars & Trains» en hommage, alors que Bryce Dessner de The National, qui mène une double vie de compositeur classique et de guitariste de rock, affirmait en interview lui envoyer ses compositions.
Sur les dernières compositions de son groupe, on retrouve ainsi souvent des arrangements signés du compositeur Nico Muhly, qui écrit pour l’English National Opera, arrange Antony & The Johnsons, et collabore avec Philip Glass et Bjork. Du côté des musiques sérielles, l’Islandais Skuli Sverisson ou la techno minimale d’un Ricardo Villalobos doivent eux énormément à John Cage.

Sortir des carcans

Toujours au rayon des passerelles, Libération consacrait il y a peu un long article aux disques In Finé. Figure de proue du label français, le concertiste Francesco Tristano, formé à la Juilliard School, avait coutume de glisser lors de ses récitals des interprétations de classique techno entre Bach et Dusapin. Il officie depuis des deux côtés de la barrière. En plus de sa participation au trio Aufgang, il a depuis publié trois albums en solo, tous à mi-chemin de la virtuosité pianistique et du«plaisir des clubs électroniques».
Sur France Musique, on soulignera également l’émission Rapido Con Brio, qui emprunte les multiples ponts qui existent entre toutes les formes de virtuosité, associant ainsi Jimi Hendrix, Serge Gainsbourg, Dizzy Gillespie, Béla Bartok et Taraf de Haidouk. Aux commandes, un jeune journaliste qui anime également le beaucoup plus traditionnel Matin des Musiciens et qui, à force de côtoyer des concertistes beaucoup plus curieux et éclectiques que l’image qu’ils donnent habituellement, a lui aussi voulu sortir des carcans. Il y donne à entendre des correspondances et des associations souvent savoureuses et toujours intéressantes. On peut la podcaster ici.
Au-delà de ces quelques exemples, l’essentiel c’est que les initiatives pour rendre cette culture plus vivante et plus actuelle existent. Alors si une étude récente affirme que les hommes amateurs de musique classique sont moins attirants que les fans de Slipknot, rassurez-vous messieurs: ce ne sera pas la première étude supposée scientifique sur la musique à se planter magistralement. D’ailleurs, voyez plutôt ce qu’un honorable confrère écrit à propos d’un récent enregistrement de Jonas Kauffman, le ténor montant des années 2000:
«Oh, Kaufmann nous ressort le grand jeu. Il a une envergure vocale fantastique, en tant que lirico spinto, et il est l’un des rares ténors lyriques à pouvoir mettre à l’amende n’importe quel orchestre symphonique en un glapissement. Sa voix est à la fois forte, puissante et virile comme un bûcheron, et souple et fluide comme un prof de yoga. Imaginez ce que ce genre de mec peut faire comme crapuleries salaces au pieu.»
C’est dans … Vice Magazine. Puisqu’on se tue à vous le dire: le classique, c’est rock’n’roll et c’est cool. Il suffit d’ouvrir un peu les yeux et les oreilles.
Alexandre Lenot
(1) Nous avons corrigé une erreur de nom à propos d'Alex Ross, et non Alex Scott comme écrit initialement. Avec nos excuses à nos lecteurs et à Alex Ross.
Musique «bourgeoise», «élitiste», «chère», «guindée»... Sortons des lieux communs et disons-le haut et fort: le classique, c'est cool.
Mon ami Olivier était venu dîner. A son arrivée, j’étais en train de finir de mettre la table en écoutant la Passion selon Saint Matthieu. Il a eu ces mots: «On se rend compte qu’on vieillit lorsqu’on commence 1. à se faire des bons dîners aux vins de Bourgogne chez les potes plutôt que d’aller boire des bières et 2. à s’écouter de la musique religieuse allemande du XVIIIe  siècle».
J’ai œuvré pendant 4 ans au sein de la Blogothèque, un site Internet qui tente de renouveler les façons de parler de la musique, en utilisant notamment la vidéo mais aussi en se faisant l’apôtre d’une écriture personnelle et décomplexée, débarrassée des diktats des savoirs, juste attachée à la sensation et à la défense de l’idée. A partir d’une base très marquée «musique indépendante à guitares», on y a parlé au fil des années de jazz éthiopien, de rock canadien, de musiques noires, de folk boisé...
Malgré cela, l’ouverture a ses limites: je ne crois pas qu’on ait publié ne serait-ce qu’une seule fois un papier stricto sensu sur la musique classique. En fouillant, je ne trouve qu’un seul exemple. La considérant sans doute trop savante, trop impressionnante, trop complexe à appréhender, nous nous auto-censurions en bons prisonniers du cliché qui veut qu’une très solide culture, supposée grande ou supérieure, soit un pré-requis indépassable pour pouvoir la comprendre. Mais est-ce vraiment un cliché?

Trop compliqué?

Ça parait tout simplement aberrant à première vue. Ça revient à considérer qu’il faut être capable d’identifier chaque sample d’un morceau de hip-hop pour en comprendre le propos, ou qu’il faut avoir été anthropologue à Tombouctou pour comprendre le jeu de Toumani Diabaté. Et puis quoi encore? Est-ce qu’il faut avoir fait des années d’études en histoire de l’art pour être ému devant une toile de Rothko, une sculpture de Richard Serra, une photographie de Willy Ronis? Est-ce qu’il faut avoir fait du surf pour aimer Pet Sounds? Avoir été esclave dans une plantation de coton pour aimer le blues?

Certaines œuvres sont sans aucun doute plus difficiles à décrypter que d’autres, mais la Symphonie N°5 de Beethoven, c’est aussi immédiat, directement compréhensible et renversant que n’importe quel riff de guitare de Keith Richards. Et encore, je suis gentil avec le vieux Keith, et j’omets volontairement Britten et son Young Person's Guide to the Orchestra dont l’ouverture renvoie des générations d’apprentis rockeurs à leurs chères études.
Retournez donc voir n’importe quel ensemble, et regardez donc de plus près: les violonistes attaquent leurs instruments bien plus férocement que nombre de guitaristes poseurs, les contrebassistes ont des allures de loups, et surtout, surtout … A l’heure où le rock s’emmerde parfois à essayer de faire revivre la resucée de la résurrection d’un truc déjà entendu mille fois, on a oublié qu’un instrument amplifié, même sur un mur d’amplis avec les potards à 10, ce n’est pas du tout la même chose que 22 violons, et donc 22 interprètes, qui jouent de concert.
Si on parle de puissance pure, on est loin d’une délicatesse pour vieilles précieuses dans l’ouverture de Fidelio par Beethoven, qui fait passer n’importe quelle production de Daft Punk pour un aimable coloriage. Je ne parle pas seulement de complexité, ou d’une écriture qui serait plus riche. Elle l’est sans aucun doute, mais elle dépasse aussi et surtout l’œuvre du fameux duo électronique et son pauvret Tron en intensité.
Et Sibelius ou certains Russes me direz-vous? Le compositeur finlandais se traîne souvent une réputation de contemplatif chiant. Il n’est pourtant pas moins fascinant que les Canadiens de Godspeed You Black Emperor, et on pourrait même considérer qu’il partage avec eux une certaine esthétique. Les Ecossais des Mogwai ou l’électronique de Boards of Canada demandent eux autant de patience que, au hasard, Stravinsky.

Et que dire des airs de la Flute Enchantée ou de Ravel, ou des opéras de Massenet?
L’opéra en particulier prouve bien, avec ses intrigues souvent très contemporaines ou sinon familières (prenez Don Carlo, dont le principal problème est qu’il est amoureux de la femme de son père), que l’idée d’une musique savante par essence non populaire n’a rien d’innée. Certaines mises en scène en témoignent: Irina Brook avait choisi comme décor pour sa Cenerentola dePuccini Rossini une pizzeria familiale dont les murs arboraient fièrement un poster de la Squadra Azzura championne du monde en 1982.

Trop cher?

Que s’est-il donc passé? Il y aurait bien des choses à dire de l’opéra en particulier, qui tout en étant très largement subventionné par les pouvoirs publics reste très peu accessible aux communs des mortels. Cette catégorie mise à part, l’argument financier est tout relatif: il est moins cher d’aller voir la cinquantaine de musiciens du Chamber Orchestra of Europe jouer l’Hymne à la Joie que d’aller écouter pêle-mêle Neil Young, David Krakauer, Al Green, Keith Jarret, Snoop Dogg ou Tom Waits. On rappellera également qu’aller voir Lady Gaga à Bercy coûtait 90€.
Il est sans doute question ici de forme, beaucoup plus de fond. On sait, depuis l’expérience que mena par exemple le Washington Post, à quel point celle-ci peut faire toute la différence. Mettez un violoniste portant jean et casquette de base-ball dans le métro de Washington à l’heure de pointe: un bon millier de personnes passe, 27 donnent de l’argent pour un total de 37 dollars et 7 personnes s’arrêtent pour écouter. Une seule personne le reconnaît. C’est Joshua Bell, qui allie reconnaissance quasi-unanime de plus grand violoniste en activité et physique avenant de jeune beau gosse très éloigné des allures qu’on associe habituellement aux grands interprètes. Dans ses mains, un Stradivarius à 3,7 millions de dollars.
C’est une évidence, finalement: le cadre importe, le contexte est roi.
Et bien comment la présente-t-on cette musique?

Trop élitiste?

Aux Etats-Unis, une polémique est née entre Neal Gabler d'une part et AO Scott (le monsieur cinéma du NY Times) et Alex Ross (1)(le monsieur musique classique du New Yorker, auteur d'un incroyable panorama sur la musique du XXe siècle intitulé The Rest Is Noise) d'autre part. Le premier reprend un vieil argument de wannabe gourous de l'internet mondial.
Son idée (oui, en 2011 !) n’est finalement qu’une nouvelle variante de la fameuse désintermédiation: jusqu'à l'avènement de l'internet qui permet à tout un chacun de se faire sa propre opinion (et de l'exprimer) et de s’affranchir ainsi de toute une galerie d’intermédiaires, l'agenda culturel était fixé par une élite médiatique, avec les critiques au premier rang («media executives, academics, elite tastemakers, and of course critics») qui tentaient d'imposer leur goût au grand public. Visées: l'art conceptuel et la musique classique, qu’un public libre de ses choix aurait forcément délaissés. C’est beau, c’est puissant, c’est fascinant, presqu’autant que ce navrant article bien réactionnaire.
Alex Scott lui s'interroge en retour :
What media executives have lately been foisting classical music on the masses? Please tell me — I'd like to send them a fruit basket.
En France, on peut sans doute nuancer le propos, principalement du fait des radios du service public et des quelques pages du Figaro ou du Monde sur le sujet, mais la façon dont la musique classique est présentée reste le plus souvent austère, démodée, une affaire de spécialistes et comme attachée à maintenir des  frontières autour d'une culture qui se vivrait donc par opposition aux autres, et refermée sur elle-même.
Certains médias plus «tendance» pourraient parfaitement aborder ce terrain mais y renoncent pour des raisons plus ou moins évidentes. Dans un entretien sur sa pratique de critique musicale, l’éditorialiste Gilles Tordjman évoquait ainsi la politique de son ancienne maison qui laisse volontiers la musique classique à Télérama et n’en fera jamais état dans sa fameuse courbe de la hype:
«Le simple fait qu’un magazine comme Les Inrocks se soit toujours défié de la musique classique, au seul motif que c’était de la “culture dominante” (entendez ici: élitiste, réactionnaire, guindée, etc.) dit beaucoup sur le conformisme de l’anti-conformisme. (…) La “musique classique” reste “un truc de vieux” aux yeux des faux jeunes encore plus vieux. Le jeunisme est décidément une passion de vieillards.»

Trop guindé?

Il faut dire que le milieu ne les aide guère, à première vue. On le sait, cette musique est exigeante avec ses interprètes. Ils passent par des écoles extrêmement compétitives qui feraient passer l’X ou MIT pour des aimables cours de récréation ouvertes aux premiers venus.
Ils se présentent en public en conséquence, sanglés dans des costumes stricts, ne souriant en général que rarement – et encore uniquement en fin de représentation, mettant en avant les deux qualités qu’on leur demande avant tout: la discipline et la rigueur. Lorsque la pianiste Yu Kosuge se permet de grands sourires démonstratifs en pleine représentation à la Folle journée de Nantes, tout le monde s’extasie sur son incroyable fraîcheur.
Les grands chefs n’ont pas l’air plus marrant, qu’il s’agisse de Pierre Boulez qui bougonne, du hiératique Paavo Järvi, du notoirement peu expressif Myung-Whun Chung qui dirige depuis 10 ans l’Orchestre Philharmonique de Radio France. On pourra toujours arguer, avec raison, qu’ils sont sur le point de diriger un ensemble symphonique, ce qui doit en termes de concentration et de construction d’un rapport de force (comme on dit dans le syndicalisme) être l’équivalent de conduire une formule 1 d’une main en relisant le manuel de l’autre (sauf Chung qui mémorise les partitions de tous les instruments et dirige sans, genre dans une autre vie j’étais chevalier Jedi, et qui parle très joliment de son travail).
Le cérémonial qui encadre les représentations de cette musique est tout aussi étouffant, entre cocktails privatifs réservés aux grands mécènes privés (la Société Générale est le mécène principal de la Salle Pleyel) et salons loués à la Banque Postal Asset Management.
Le public est en conséquence généralement âgé, on y voit plus de cheveux blancs que de dreadlocks, et il arrive fréquemment qu’à la moindre pause les tonnerres d’applaudissementsd’éternuements instillent une savoureuse ambiance de sanatorium. Ceci dit, lorsque Leonard Cohen a fini par reprendre la route des grandes salles européennes, les parterres mettaient eux aussi des heures à se vider à la fin de chaque concert, la faute aux cannes, déambulateurs et autres escaliers abrupts à n’aborder que très précautionneusement quand on n’a plus ses jambes de soixante ans.
Mais on peut néanmoins reconnaître que le cadre n’est pas le plus ouvert qui soit: un ami qui souhaitait voir son premier opéra en était revenu incapable d’émettre le moindre jugement esthétique sur la musique qu’il avait entendu. «J’étais bien trop impressionné par le dispositif », me dit-il. Mais est-ce si spécifique? Se frayer un passage dans le public d’un concert du Wu Tang à Staten Island n’était pas nécessairement une promenade de santé.
Il y aurait pourtant bien des choses à dire et à montrer, et les bonnes raisons de désenclaver la forteresse ne manquent pas. Pour qu’elle ne devienne pas la chasse gardée d’une élite sponsorisée par Rolex, pour que tout le monde ait le droit de pleurer en écoutant Gorecki.

Viens, on sort du cadre

Le flamboyant Dudamel, son disciple Bringuier ou l’anglais Daniel Harding obéissent aux codes de la représentation, mais ils sont aussi nettement plus flamboyants. Ça ne veut pas nécessairement dire qu’il faut être spectaculaire pour flatter le public, mais enfin on sent là une explosion de vie qui va très nettement à l’encontre des clichés habituels.
D’autres musiciens classiques sentent aussi la nécessité de sortir du cadre de manière encore plus radicale. Un jeune producteur d’une trentaine d’années a lancé Fugues avec l’idée de faire sortir de grands interprètes contemporains de leurs repaires habituels : tour à tour, le quatuor Dotima joue donc à l’hôpital Sainte-Anne, les pianistes Edna Stern et Alexander Gurning à la patinoire Pailleron et plus récemment le quatuor Artemis sur les quais de la Gare d’Austerlitz. Ils se heurtent certes aux mêmes difficultés que Joshua Bell dans le métro, mais c’est une initiative. 
Elle est loin d’être nouvelle. Lorsqu’en 1976 Jean-Claude Casadesus recrée l’Orchestre National de Lille sur les cendres de l’orchestre de l’ORTF de Lille, il met très vite en pratique un programme en apparence simple: l’ensemble ira à la rencontre de son public. Dans les archives de l’INA, on peut donc voir les musiciens jouer dans les entrepôts du métro lillois ou à l’Imprimerie Nationale. Depuis 1995, ils jouent également chaque année… en prison.
Aujourd’hui, on pourrait citer dans une autre veine l’orchestre Divertimento, fondée en Seine Saint-Denis par la chef Zahia Ziouani. Globalement, la plupart des grands orchestres ont compris la nécessité de s’ouvrir à tous les publics et beaucoup se servent du web pour accélérer ce mouvement qui s’est longtemps résumé à des actions scolaires et une politique tarifaire spéciale sur un quota de places.
L’Orchestre National de Lille (encore lui), l’Orchestre Philharmonique de Radio France et l’Orchestre de Paris sont tous les trois présents, plus ou moins régulièrement, sur ARTE Live Web, le site de retransmission de spectacles vivants dont je m’occupe par ailleurs. La Philharmonie de Berlin a quant à elle mis en place un portail payant, une politique sur laquelle son directeur serait en train de revenir. Le MET Opera de New York a quant à lui passé des accords pour être diffusédans des cinémas à travers le monde. 
L’Orchestre de Paris va même plus loin dans son usage du web, puisqu’il a ouvert un blog (je sais, dis comme ça, ça parait dingue) consacré à la vie de la formation et au répertoire qu’elle joue. Il est pourtant assez exceptionnellement riche, tenu tour à tour par certains des musiciens mais aussi par le journaliste et réalisateur Christian Leblé. Récemment, on s’y essayait même à de la vidéo, avec un violoncelliste de l’orchestre filmé dans une salle de classe. 
On pourrait également emprunter les multiples passerelles qui relient aujourd’hui plus que jamais cette musique dite savante et des pratiques plus contemporaines. En remontant la piste de tous ces musiciens qui revendiquent allègrement les influences et techniques de la musique minimaliste, on trouvera un compositeur comme Max Richter, à la croisée du classique et de l’électronique, qui outre son travail solo a par exemple composé la bande-son de Valse avec Bachir
On parle aussi beaucoup d’Erik Satie (et pas que pour parler du Yann Tiersen période Amélie Poulain) et la figure de Steve Reich est souvent centrale: The Dodos l’invoque, The Notwist publie un EP intitulé «Different Cars & Trains» en hommage, alors que Bryce Dessner de The National, qui mène une double vie de compositeur classique et de guitariste de rock, affirmait en interview lui envoyer ses compositions.
Sur les dernières compositions de son groupe, on retrouve ainsi souvent des arrangements signés du compositeur Nico Muhly, qui écrit pour l’English National Opera, arrange Antony & The Johnsons, et collabore avec Philip Glass et Bjork. Du côté des musiques sérielles, l’Islandais Skuli Sverisson ou la techno minimale d’un Ricardo Villalobos doivent eux énormément à John Cage.

Sortir des carcans

Toujours au rayon des passerelles, Libération consacrait il y a peu un long article aux disques In Finé. Figure de proue du label français, le concertiste Francesco Tristano, formé à la Juilliard School, avait coutume de glisser lors de ses récitals des interprétations de classique techno entre Bach et Dusapin. Il officie depuis des deux côtés de la barrière. En plus de sa participation au trio Aufgang, il a depuis publié trois albums en solo, tous à mi-chemin de la virtuosité pianistique et du«plaisir des clubs électroniques».
Sur France Musique, on soulignera également l’émission Rapido Con Brio, qui emprunte les multiples ponts qui existent entre toutes les formes de virtuosité, associant ainsi Jimi Hendrix, Serge Gainsbourg, Dizzy Gillespie, Béla Bartok et Taraf de Haidouk. Aux commandes, un jeune journaliste qui anime également le beaucoup plus traditionnel Matin des Musiciens et qui, à force de côtoyer des concertistes beaucoup plus curieux et éclectiques que l’image qu’ils donnent habituellement, a lui aussi voulu sortir des carcans. Il y donne à entendre des correspondances et des associations souvent savoureuses et toujours intéressantes. On peut la podcaster ici.
Au-delà de ces quelques exemples, l’essentiel c’est que les initiatives pour rendre cette culture plus vivante et plus actuelle existent. Alors si une étude récente affirme que les hommes amateurs de musique classique sont moins attirants que les fans de Slipknot, rassurez-vous messieurs: ce ne sera pas la première étude supposée scientifique sur la musique à se planter magistralement. D’ailleurs, voyez plutôt ce qu’un honorable confrère écrit à propos d’un récent enregistrement de Jonas Kauffman, le ténor montant des années 2000:
«Oh, Kaufmann nous ressort le grand jeu. Il a une envergure vocale fantastique, en tant que lirico spinto, et il est l’un des rares ténors lyriques à pouvoir mettre à l’amende n’importe quel orchestre symphonique en un glapissement. Sa voix est à la fois forte, puissante et virile comme un bûcheron, et souple et fluide comme un prof de yoga. Imaginez ce que ce genre de mec peut faire comme crapuleries salaces au pieu.»
C’est dans … Vice Magazine. Puisqu’on se tue à vous le dire: le classique, c’est rock’n’roll et c’est cool. Il suffit d’ouvrir un peu les yeux et les oreilles.
Alexandre Lenot
(1) Nous avons corrigé une erreur de nom à propos d'Alex Ross, et non Alex Scott comme écrit initialement. Avec nos excuses à nos lecteurs et à Alex Ross.